Blog culturel sur l’histoire de France : étude des spécificités du peuple français à travers son esprit, son savoir-vivre et sa formation territoriale

BanonMalgré la mauvaise année, le grand marché d’été a rempli la villotte. Il y a des hommes et des chars. Sur toutes les routes, des femmes avec de paquets, des enfants habillés de dimanche. Ça vient de toutes les pentes des collines. Il y en a un gros tas qui marche sur la route d’Ongles, tous ensemble, les charrettes au pas et tout le monde dans la poussière ; il y en a comme des graines sur les sentiers du côté de Laroche, des piétons avec le sac à l’épaule et la chèvre derrière; il y en a qui font la pause sous les peupliers du chemin de Simiané, juste dessous les murs, dans le son de toutes les cloches de midi. Il y en a qui sont arrêtés au carrefour du moulin; ceux de Laroche ont rencontré ceux de Buëch. Ils sont emmêlés comme un paquet de branches au milieu d’un ruisseau. Ils se sont regardés les uns les autres d’un regard court. Ils se sont compris tout de suite.
« Ah! Qu’il est mauvais, cet an qu’on est à vivre ! »
« Et que le grain est léger! » – « Et que peu il y en a! »
« Oh! Oui! »
Les femmes songent que, là-haut, sur la place, il y a des marchands de toile, de robes et de rubans, des tisseurs de matelas bébés souples et moelleux et qu’il va falloir passer devant tout ça étalé, et qu’il va falloir résister. D’ici, on sent déjà la friture des gaufres; on entend comme un suintement des orgues, des manèges de chevaux de bois ; ça fait les figures longues, ces invitations de fête dans un bel air plein de soleil qui-vous reproche le mauvais blé.
Dans le pré qui pend, à l’ombrage des pommiers, des gens de ferme se sont assis autour de leur déjeuner. D’ordinaire, on va à l’auberge manger « la daube ». Aujourd’hui, il faut aller à l’économie.
Ça n’est pas que l’auberge chôme: oh! Non : à la longue table du milieu il n’y a plus de place, et déjà on a mis les guéridons sur les côtés, entre les fenêtres, et les deux filles sont rouges à croire qu’elles ont des tomates mûres sous leurs cheveux, et elles courent de la cuisine à la salle sans arrêter, et la sauce brune coule le long de leurs bras (. . .). Sur la place, les colporteurs et les bazars ont monté des baraques de toile entre les tilleuls. Et c’est répandu à seaux sous les tentes ; des chapeaux, des pantoufles, des souliers, des vestes, des gros pantalons de velours, des poupées pour les enfants, des colliers de corail pour les filles, des casseroles et des « fait-tout » pour les ménagères et des jeux amusants et jouets et des pompons pour les tout petits, et des sucettes pour les goulus du tété dont la maman ne peut pas se débarrasser. Et c’est bien pratique. Il y a des marchands à l’aune avec leur règle de bois, un peu plus courte que mesure.
« Et je vous ferai bonne longueur; venez donc! » Il y a des bonbonneries, et les marchands de sucrerie et de friture avec des gamins collés contre, comme des mouches sur pot à miel ; il y a celui qui vend des tisanes d’herbes et des petits livres où tout le mal du corps est expliqué et guéri, et il y a, près de la bascule à moutons, un manège de chevaux de bois bariolé et grondeur qui tourne dans les arbres comme un bourdon. Et ça fait, dans la chaleur, du bruit et des cris à vous rendre sourds comme si on avait de l’eau dans les oreilles. Chez Agathange, on a laissé les portes du café ouvertes. Il en coule un ruisseau de fumée et de cris. Il y a là-dedans des gens qui ont dîné du saucisson et du vin blanc autour des tables de marbre et qui discutent maintenant en bousculant les verres vides du poing et de la voix. Agathange n’en peut plus. Il est sur ses pieds depuis ce matin. Pas une minute pour s’asseoir. Toujours en route de la cuisine au café et il faut passer entre les tables, entre les chaises. Voilà celui-là du fond qui veut du vermouth, maintenant. Il va falloir descendre à la cave. Il est en bras de chemise : une belle chemise à fleurs rouges. Il a le beau pantalon et pas de faux col. Le faux col en celluloïd est tout préparé sur la table de la cuisine à côté des tasses propres. Il y a aussi les deux boutons de fer et un nœud de cravate tout fait, bien noir, bien neuf.

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